Situation sécuritaire au Burkina : Le diagnostic de Pr Augustin Loada, délégué général du Mouvement Tengembilum Tamassira

"Lancé le 19 juillet 2018, le Mouvement Tengembilum Tamassira (MTT) mobilise déjà sur le terrain à travers ses différentes actions définies autour de son objectif principal qui est de « contribuer à promouvoir la conscience et l’engagement citoyens et la culture démocratique au Burkina Faso ». Le samedi, 6 octobre 2018, les responsables de l’organisation, avec à leur tête, Pr Augustin Loada, étaient dans la ‘’cité du cuir’’, Kaya, chef-lieu de la région du Centre-nord. Là, il s’est agi d’entretenir les populations sur le thème ‘’citoyenneté et gouvernance de la sécurité’’ et de procéder à la présentation et l’installation des représentations locales du MTT."

C’est dans une salle de fête de l’hôtel de ville de Kaya qui a refusé du monde, que s’est tenue la conférence publique (première du genre) à l’issue de laquelle, ont été installées les représentations locales de l’organisation. Il s’est agi pour les responsables du MTT de faire d’une pierre deux coups ; c’est-à-dire présenter non seulement le mouvement aux populations du Centre-nord, mais également, et surtout, s’entretenir avec elles sur une thématique de l’heure : citoyenneté et gouvernance de la sécurité. Contexte oblige donc, c’est par une minute de silence en la mémoire de tous ceux qui tombent dans la défense de la patrie, que les responsables du MTT sont entrés dans le vif des sujets.Pour camper le décor, le délégué général du MTT, Pr Augustin Loada, a expliqué que, dans un pays, chacun a des droits et des devoirs. « Parmi ces droits et ces devoirs, nous avons le droit de vivre dans la sécurité et aussi le devoir de contribuer à cette sécurité », souligne l’Agrégé de droit public et de science politique. La sécurité, c’est le fait pour chacun de ne pas se sentir en danger, être à l’abri de toute agression physique, que les Biens soient protégés, qu’ils ne fassent pas l’objet de détérioration, explique-t-il.

« En 2017, nous avons mené une enquête par sondage sur le territoire national et parmi les questions que nous avons posées, il y a celle sur la sécurité et une des réponses qui m’ont le plus frappé, c’est que, presque la moitié des Burkinabè, disaient craindre d’être victimes d’une attaque terroriste. Aujourd’hui, une année après cette enquête, je suis sûr que le pourcentage a augmenté », réactualise l’ex-directeur exécutif du CGD, estimant que nombreux sont les Burkinabè à vivre aujourd’hui dans l’angoisse, la crainte d’être victimes d’une attaque terroriste.

Selon le président des experts onusiens en Nouvelle-Calédonie, Pr Loada, la sécurité a plusieurs dimensions ; elle n’est pas seulement la sécurité physique (elle va au-delà de l’aspect physique). La sécurité alimentaire, par exemple. Ensuite, la sécurité sanitaire, qui est un aspect très important pour un individu. Il y a aussi la sécurité environnementale. « Si vous vivez dans un cadre environnemental qui n’est pas sain, vous pouvez mourir à petit feu », étaye le premier responsable du MTT.

L’aspect économique est une autre dimension de cet ensemble (accès aux Biens matériels, aux services, à un travail décent …). Il y a, enfin, la sécurité individuelle et politique. « La sécurité politique est aussi importante ; parce qu’elle pose la question de la nature du régime politique dans lequel nous vivons », met en exergue l’enseignant de droit constitutionnel.

Le régime démocratique étant le meilleur pour garantir la sécurité de chacun, avise le constitutionnaliste, qui fait en outre comprendre que dans ce système, les citoyens jouent un rôle très important ; ce n’est pas seulement le gouvernement qui travaille, mais aussi les citoyens qui œuvrent à concrétiser les aspirations. C’est donc une conjugaison des efforts.

Ainsi, dans la sécurité, le gouvernement a des devoirs, le citoyen également. « Si chacun de nous doit contribuer à la sécurité, il y a une limite. Par exemple, pour la sécurité physique, celle qui garantit à nous tous que nous soyons préservés de tout danger, de tout risque d’agressions physiques, dans un Etat moderne, c’est l’Etat lui seul qui doit avoir le monopole de la force.
L’Etat doit être le seul à détenir les armes. Les citoyens, les organisations de citoyens ne doivent pas entamer, brimer le monopole de l’Etat en matière de détention des armes. L’Etat seul doit avoir les armes. Sinon, il y a un risque que les citoyens utilisent les armes contre d’autres citoyens. C’est pour cela que dans un Etat moderne, l’Etat central est le seul à détenir les moyens de contrainte, la force armée », balise le conférencier.

L’unité nationale, un impératif face au défi sécuritaire !

C’est dire donc, en clair, que la contribution des acteurs non-Etatiques (sociétés de sécurité privées, organisations des communautés tels que koglwéogos, dozos …) à la sécurité ne doit pas conduire à casser le monopole que l’Etat doit avoir dans la détention de certaines armes.

« Or, depuis 2015, nous constatons dans notre pays que certains groupes d’auto-défense défient l’autorité de l’Etat ; nous avons vu des cas où certains groupes ont refusé de se mettre sous le contrôle de l’Etat. Depuis quelques années, nous constatons qu’en plus de ce problème de gestion des groupes d’auto-défense, qui défient de l’Etat, de plus en plus, ce sont des groupes terroristes qui menacent la sécurité de l’Etat, la sécurité des citoyens », observe-t-il avant d’avertir que défier l’autorité de l’Etat, c’est aggraver la situation d’insécurité du pays.

Pour contribuer à la lutte contre le terroriste, les populations doivent respecter les FDS (Forces de défense et de sécurité), accepter que l’Etat central est le seul qui doit répondre en matière de sécurité au Burkina. « Donc, les citoyens doivent respecter l’autorité de l’Etat, respecter les FDS qui sont à la disposition de l’Etat. Nous devons appuyer, collaborer avec les FDS, quand elles nous le demandent, et non les décourager », invite l’ancien ministre de la Fonction publique, du travail et de la sécurité sociale. Les citoyens doivent donc être exigeants en matière de bonne gouvernance de la sécurité, car si le secteur de la sécurité n’est pas bien géré, c’est la sécurité de tous qui est menacée, dit-il.

« Si on donne de l’argent pour acheter des équipements pour nos FDS, nous devons veiller à ce que cet argent-là soit bien utilisé ; parce que s’il est mal utilisé, on peut acheter de mauvais équipements et c’est notre sécurité elle-même qui est menacée », expose l’expert onusien. D’où l’impératif de veiller en matière de bonne gouvernance sécuritaire.

« Chaque jour, nos FDS meurent pour nous. Nos FDS doivent savoir que nous sommes solidaires, et que s’ils meurent au champ de combat, leurs enfants seront pris en charge par l’Etat, grâce à la solidarité des autres citoyens au nom desquels, ils sont tombés sur le champ d’honneur. C’est pour cela que nous (MTT, ndlr) avons initié une pétition pour demander au parlement de mettre en place un mécanisme de solidarité dans lequel, nous pourrons tous contribuer pour venir en aide aux ayant-droits des soldats qui meurent pour défendre notre patrie », annonce le délégué général du MTT.

Cette solidarité doit être, poursuit-il, élargie aux victimes civiles, aux citoyens ordinaires ; parce que chacun a le droit de vivre en sécurité et c’est l’Etat qui doit garantir cette sécurité. « Donc, s’il y a des victimes civiles de terrorisme, nous considérons que c’est parce que l’Etat a été défaillant. C’est pour cela que la solidarité doit également se manifester vis-à-vis des victimes civiles », soutient l’enseignant.

C’est partant de cet esprit que l’organisation a initié, dès son lancement en juillet 2018, une pétition avec pour cap de mobiliser quinze mille signatures. Une fois le seuil atteint, les responsables du MTT déposeront à l’Assemblée nationale, une proposition rédigée d’un mécanisme de solidarité envers non seulement les FDS, mais également des victimes civiles (l’impression étant qu’après l’insurrection populaire d’octobre 2014, les victimes sont laissées à elles-mêmes). « Donc, nous devons tirer leçons du passé », en montrant une solidarité pour les personnes qui sont tombées pour la patrie.

Enfin, en tant que citoyens, on peut, de son avis, contribuer à renforcer la sécurité, en cultivant et renforçant la tolérance ; entre groupes ethniques, politiques, religieux, etc. « Nous devons tous savoir qu’entre Burkinabè, nous sommes frères et sœurs et donc, nous devons cultiver la tolérance ; parce que les terroristes profitent de l’intolérance pour s’infiltrer dans nos communautés. Si on veut donc empêcher l’infiltration des terroristes, nous devons cultiver et renforcer parmi nous, la tolérance. On peut ne pas être d’accord, mais nous devons respecter l’opinion, l’identité des uns et des autres. C’est cela la tolérance », prône le conférencier.

A la phase du dialogue, l’assistance a été réactive à travers essentiellement des questions d’éclaircissements, des commentaires et des propositions. Aucune question n’a été tabou. Parmi les réactions, celle de savoir comment parvenir à l’unité nationale pour faire face à ce défi sécuritaire. A cette étape également, le communicateur a été sans langue de bois. Et ce, dans un niveau de langue accessible à tous, teinté, parfois, d’un ton humoristique.

« Oui, je suis d’accord que quand une nation est attaquée, elle doit s’unir. Aussi bien la majorité que l’opposition doivent comprendre que la lutte ne sera efficace que si nous montrons aux terroristes que nous sommes unis. Maintenant, comment il faut faire pour parvenir à cette union ? Moi, je n’ai pas de solution miracle. Mais, personnellement (et ça n’engage que moi), je considère que c’est la responsabilité de ceux qui gouvernent.
C’est celui qui est chef qui doit prendre l’initiative de convoquer ses enfants. Je considère que le président que nous avons élu, est le président de tout le monde. Donc, c’est lui qui doit prendre l’initiative pour qu’il y ait l’union dans ce pays. Et que chacun de nous doit ensuite contribuer à l’union dans ce pays. Mais, il doit y avoir un coordonnateur, un chef d’orchestre et je considère que le chef d’orchestre, ce doit être le Chef de l’Etat », a exprimé l’enseignant.

Dans la vague des préoccupations, on retrouve celles liées au chômage juvénile, de plus en plus récurrente. C’est un ingrédient au terrorisme, car le chômage expose les jeunes aux appâts des groupes terroristes, selon certains intervenants. A ce soin, Augustin Loada a aussi expliqué que s’il est utopique de penser que l’Etat, à lui seul, peut résoudre le problème, il n’en demeure pas moins qu’il lui appartient de créer les conditions de promotion et d’épanouissement du secteur privé.

Pour l’enseignant, les efforts doivent être consentis de part et d’autre ; l’Etat doit créer les conditions et les jeunes doivent également se battre pour se créer une place au plan social.
La situation nationale : du régime Compaoré à la gouvernance Kaboré
Pourquoi n’y avait-il pas d’attaques sous le régime Compaoré et c’est maintenant qu’on les vit ? C’est la principale préoccupation d’un de ces nombreux jeunes intervenants. Une question qui a aussi arraché rires et sourires dans la salle. Pour autant, elle n’a pas été snobée, survolée ou masquée par le conférencier dans sa réponse. Mieux, il s’est appesanti sur cette interrogation régulièrement partagée par nombre de Burkinabè.

« Je pense, modestement, qu’il y a au moins trois facteurs qui peuvent expliquer pourquoi sous l’ancien régime, il n’y avait pas d’attaques et maintenant, il y a des attaques. Le premier facteur, qui est généralement avancé, c’est que les groupes terroristes (ils n’étaient pas sur notre territoire) n’attaquaient pas notre territoire ; parce que notre ancien président était le facilitateur dans la sous-région. Lorsque ces groupes terroristes prenaient donc des otages, c’est lui qui faisait le facilitateur pour libérer ces otages.
Ce qui lui a permis de nouer des relations (peut être pas directement, mais à travers des hommes de mains), des réseaux de connexion avec ces différents groupes-là. Ce qui permet de préserver notre territoire des attaques de ces groupes ; puisqu’en jouant le rôle de facilitateur, ça permet aussi à ces groupes-là d’avoir par exemple des rançons. Le deuxième facteur est lié au fait que notre Armée s’est divisée depuis que le président (Blaise Compaoré, ndlr) est parti. Vous savez très bien que le RSP (régiment de sécurité présidentielle, ndlr) était considéré comme l’unité la plus solide de notre Armée.

Mais en même temps, c’était l’unité qui commettait des exactions vis-à-vis du peuple et c’est pour cela que le peuple a exigé et obtenu sa dissolution. Quoi qu’on dise, cela a affaiblit la capacité de notre Armée. Mais, on peut quand même se poser des questions. Est-ce que ça a vraiment affaiblit la capacité de notre Armée ? Pourquoi cette question ? Ce n’est pas tous les soldats du RSP qui ont été arrêtés, ce ne sont pas eux tous qui sont partis à l’extérieur.

On devait d’ailleurs savoir qui est là, qui est parti à l’extérieur. Est-ce que le gouvernement peut nous faire le point (il semble qu’ils étaient à peu près 1 300) pour dire sur l’effectif, combien sont dans la nature, combien sont sur le territoire et que font-ils actuellement ? Donc, il y a toutes ces questions que nous sommes en droit de nous poser. Dans tous les cas, je crois que la capacité de notre Armée s’est quand même affaiblie depuis 2015. Le troisième facteur, je pense, c’est la gouvernance actuelle.
Pour qu’on puisse faire face à ce défi, il faut un certain nombre de conditions, qui ne sont pas encore remplies. Et nous avons parlé tout à l’heure de l’unité ; si les Burkinabè ne sont pas unis, nous ne pouvons pas vaincre les terroristes. Si notre Armée n’est pas unie (je veux dire par-là qu’il faut que toutes les composantes de notre Armée soient utilisées), c’est compliquer », a exprimé le premier responsable du MTT.

La conférence publique a pris fin par l’installation des représentations locales du MTT. Après Kaya, cap sera mis dans les jours et semaines à venir sur les autres régions du pays.

Zoom sur le MTT …

Pr Augustin Loada entouré de Fousséni Ouédraogo (vêtu en rouge vice-délégué général) et du coordonnateur régional MTT du Centre-nord, Malick Simporé

Le Mouvement Tengembilum Tamassira (MTT) est un nom composé en langues nationales mooré et dioula. Il signifie « chemin de la citoyenneté ». Mouvement à but non lucratif, il se donne pour principale mission de contribuer à promouvoir la conscience et l’engagement citoyens et la culture démocratique au Burkina.

Avec pour slogan, « Ensemble, nous pouvons ! Ensemble, rien d’impossible ! », le MTT n’assume aucune activité syndicale, partisane ou religieuse. « Celui qui aime le pays ne travaille pas à sa destruction. Nous sommes dans ce pays, nous y vivons, nous avons participé à la vie de ce pays, nous savons ce qui s’est passé à la fin du mois d’octobre 2014 avec l’insurrection (populaire). Quand il y a eu l’insurrection, il y a eu beaucoup d’aspirations au changement, nous avons pensé que demain serait meilleur qu’hier. Nous avons pensé que demain serait meilleur qu’aujourd’hui », justifient les géniteurs de cette Organisation de la société civile.

Ils précisent plus loin leur vision : « C’est parce que nous avons le sentiment que nos aspirations à un changement ne se sont pas encore concrétisées que nous avons créé ce mouvement pour aider à la concrétisation de ces aspirations-là. (…). Notre vision, ce n’est pas de retourner en arrière, mais d’aller devant. Et, il faut bien comprendre que ce n’est pas le gouvernement qui, à lui seul, peut concrétiser ces aspirations au changement. C’est nous tous ; chacun de nous doit apporter sa contribution au changement. Vous ne pouvez pas dire que le gouvernement doit changer si vous-mêmes, vous ne changez pas ».

Pour atteindre ses objectifs, le MTT entend mettre en œuvre des stratégies de promotion de la citoyenneté par l’information, la sensibilisation, la communication, la formation, l’éducation civique et l’animation de groupes de discussions.

O.L
Lefaso.net

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